The man under the tree | Graham Henderson (fr)

L’homme sous l’arbre

L’hiver venteux est sur Londres et une pluie hargneuse cogne sur la fenêtre de mon salon. Je suis assis là devant mon clavier, emmitouflé dans un pull de laine bien chaud. Il n’est pas si aisé de me transporter en août dernier dans la maison de Lagamas, où l’ombre fraiche à l’intérieur offrait un répit bienvenu à la chaleur cuisante du soleil. Mes souvenirs les plus vifs sont ceux où je suis assis dans le jardin, sous les grands arbres, une brise sèche et chaude s’égaillant autour de moi, respirant l’odeur des épines de pin – à mes pieds, brulées par la chaleur, alors que les cigales invisibles formaient un chœur incessant. Je passai maintes heures ainsi dans ce petit coin du jardin, plongé dans mes lectures et la préparation de ma présentation, portant sur ce à quoi une ‘polis poétique’ pourrait ressembler. J’avais déjà avant de partir pour la résidence dans le Languedoc fait le plein de lectures, dont le philosophe tchèque Jan Patocka et son héros Socrate, mais il m’apparut dans l’avion qu’il restait encore bien du travail pour assembler cela en un ensemble cohérent, et en dégager les idées essentielles.

Under Aleppo pine trees
Under Aleppo pine trees

Passer du temps dans un endroit tel que Lagamas est un grand privilège. Depuis 10 ans que je m’active à diriger une organisation telle que Poet in the City, cela me laisse trop peu de temps pour la réflexion, ou pour prendre du recul face aux demandes du quotidien et examiner en quoi l’art est si important. Ainsi, séjourner dix jours dans un lieu aussi charmant sur l’invitation de la Fondation Cornélius, en la compagnie de tant d’artistes et de praticiens talentueux, fut comme une manne tombée du ciel. Lorsque j’arrivai à Lagamas, ma vie prit immédiatement un rythme différent, ponctué par l’écriture, la réflexion et la conversation. Loin d’être une expérience de relaxation, je découvrais que cela était stimulant et rigoureux. Mes journées rapidement se remplissaient d’un programme soutenu d’activités conçues pour profiter au mieux du lieu, son genius loci, et de la compagnie incroyable des écrivains, plasticiens et musiciens avec qui je partageais ces temps et espace.

Chaque jour je partais en vélo à travers les vignes abondantes, au long des pentes menant aux terrasses avoisinantes, me remplissant des senteurs et sons du Languedoc. Parfois ces courtes expéditions prenaient fin dans le café d’une petite ville ou village alentours. Une fois, ma balade me conduisit au ‘pot de miel’ qu’est le village historique de Saint-Guilhem-le-Désert. Même là, je trouvai paix et tranquillité dans la combe au dessus des cafés touristiques, où j’ajoutai une petite pierre colorée à un monticule de caillasse au pied des murs d’éboulis dominant la gorge. Un autre jour, je grimpai lentement à petit braquet une route de campagne magnifique menant au plateau surplombant la vallée, récompensé par une vue spectaculaire et une brise rafraichissante. Seul en vélo une heure par jour, le temps m’était donné de réfléchir sur les arts, leur rôle dans la vie des êtres humains et dans l’architecture et espaces publics de nos villes.

Puis venaient les conversations avec les artistes et résidents à Lagamas, couvrant des sujets aussi variés que les techniques de création, le sens social et philosophique de l’art, et les échanges féconds entre les différentes disciplines artistiques, telles la poésie, l’art conceptuel, la sculpture, les sons et la musique. En d’autres moments, des conversations stimulantes et distrayantes prenant place sur les livres, films et autres sujets, toutes plus innovantes et inspirées. À la fin de mon séjour, j’avais acquis de nouveaux amis et quantité d’aperçus. Il m’aurait été difficile de vivre quelque chose d’aussi satisfaisant ou intense parmi le bruit assourdissant de la vie et du travail à Londres.

La liste des taches gonflait et gonflait, entre la préparation et le polissage de ma présentation, l’organisation d’une lecture de poésie pour tous les résidents, et la création d’un blason héraldique illustrant mes impressions sur la résidence de Lagamas. Le calme et l’atmosphère de soutien positif et d’encouragement dans la maison étaient le moteur d’une merveilleuse productivité de ma part, que je savait être ressentie par les artistes conceptuels et praticiens, qui œuvraient dans les ateliers, pièces, église et quatre coins du parc. En date de mon retour sur Londres, juste avant le weekend de clôture, il m’était évident que chacun avait vécu une période de grande productivité et avait consolidé sa source de créativité, et que la résidence avait offert une expérience exceptionnelle pour tous.

 Le dernier jour de mon séjour, j’eus la chance d’être invité par les remarquables musiciens de jazz en résidence (Eric Fischer et Romain Tallet) à écouter leur répétition dans l’église du village, en préparation de leur concert la soirée suivante. Leurs improvisations sans fausse note et leur jeu d’interprétation si ludique saisissaient dans la musique cette impression de liberté et de créativité que j’avais ressentie durant mes derniers 10 jours. Je n’avais aucun doute que la créativité artistique et l’expression personnelle sont fondamentales à l’enjeu d’exister en tant qu’être humain. Cela incarnait l’idée essentielle, symbolisée par la poésie, qui avait mobilisé mes pensées les jours passés.

Je quittai Lagamas avec la certitude plus ancrée que jamais que les arts ne fournissent pas seulement un sens à la vie, mais aussi l’une des rares façons de mieux se comprendre et de comprendre notre place dans l’univers. Nos arts portent en eux nos significations les plus importantes, nos valeurs les plus précieuses, et articulent nos questions les plus profondes. Tout comme les grecs, nous devrions donner la primauté aux arts dans notre vie, nos communautés et espaces publics. Mes réflexions sur l’art et la poésie sous un arbre à Lagamas m’ont rappelé à l’impératif quotidien de promouvoir et assembler la grande poésie, muni d’une énergie renouvelée et d’un sens affiné de mon rôle.

Lagamas
Lagamas